19.07.2009

News letter

Vendredi matin 17 juillet, au volant de la petite voiture de location, en route pour Charleville-Mézières, mon visage trop net dans le petit miroir du pare-soleil, mal dormi, sale gueule, peau de merde.
Objet de préoccupation majeur ces jours et cette nuit: le couple, bête moribonde.
Chez mon père, à Givet, depuis mercredi, pour encore un jour.
Mes parents, séparés, ne se sont pas vus depuis plus de 16 ans.
Et ma sœur enceinte... No comment.

P1040596.JPG

Et unetelle, vieille connaissance perdue de vue, en fait, son mari la battait, maintenant sa fille aînée de 14 ans lui fait la guerre. Ah.
Tout couple d'apparence unie et harmonieuse me rend suspicieuse : je le regarde et me demande combien de temps il va encore tenir.
Pourtant, parfois, on tombe sur des rocs et on doit se rendre à l'évidence: ceux-là finiront leur vie ensemble. Ca existe encore. Mais des couples qui se forment aujourd'hui, y en aura-t-il seulement un pour se sédimenter à ce point? Et pour se métamorphiser? Et atteindre le seuil de résistance et de beauté du marbre? De la montagne ? Socle de champs fertiles, lit d'une longue descendance?
Ces couples toujours soudés après 30 ou 40 ans de mariage, et pas fossilisés, non, encore vifs, l'éclat amoureux chatoyant encore au fond du regard, me font l'effet des yeux du cancéreux en phase terminale, des yeux vifs, grands, ouverts et lucides, bleu roi, jusqu'à la mort.
La traine de la marié. Après eux, plus rien. Après eux, le couple aura fini de passer, de passer de mode, d'imploser, d'exister.
Le couple, bête moribonde.
Le couple, plante délicate, à nourrir avec soin, un soin quotidien, sans cesse renouvelé, un investissement de chaque instant.
Jadis, on se mariait et il n'y avait pas de retour en arrière possible. On savait que ce serait là la personne avec laquelle on passerait le restant de ces jours. Si l'on avait deux sous de bon sens, on prenait soin de ne pas faire de sa vie un enfer, on respectait certaines règles, on faisait certains efforts de savoir-vivre, on avait des attentions.
On faisait un choix à un moment donné puis on assumait.
A présent, non, plus du tout.
On essaye ceci, cela. Cela ne marche jamais aussi bien qu'on l'espérait. Ah. Alors arrête, on change. On peut, alors pourquoi s'en priver?
On peut aussi se faire des mèches rouges, bleues ou jaune, pourquoi s'en priver? "Oh, tu serais mieux en brune, je crois, tu devrais essayer, tu le vaux bien".
A ce rythme, on fini le cheveux ruiné, voir chauve.
Et on l'aura bien mérité.


Allons, en route pour Charleville, une petite heure de trajet depuis Givet, à travers la pointe des Ardennes, toute de verdoyantes collines, la vallée de la Meuse serpentante. On grimpe, on redescend, on traverse des forêts comme dans le Jura, fougères, sapins, et même myrtilles. Dans ces bois, on peut chasser à la voiture. Il suffit d'équiper son véhicule d'un pare-choc bricolé façon blindé, de rouler à bonne allure, la nuit, et de ramasser ce qui tombe.
Et des castors reviennent sur les berges du fleuve.
Mais pour l'heure remontons-le, ce fleuve, allons, à Charleville. Sur sa berge, le parking gratuit place de l'agriculture. Marchons vers le Musée Rimbaud, installé dans un ancien moulin. On passe à côté d'un sex-shop, plus loin un night club. En face du musée: un bar, le Bombadil.

P1040601.JPG
P1040602.JPG
P1040607.JPG
Sur la Place Ducale très vide, je fais la touriste pour de bon et une photo du manège.
P1040609.JPG

Après une petite flânerie, déjeuner au Rimbaud, j'avale une salade Rimbaud, avec jambon cru, face à mon père et à une reproduction du fameux "coin de table". Dans une boutique de posters et encadrements, je m'arrête sur une reproduction du Serpent d'Eau II, de Klimt, mais partielle,
9720.jpg
et devant une reproduction collée sur bois, en vitrine, un Frances Macdonald que je prends pour un Mackintosh.
800px-Frances_Macdonald_MacNair_Moonlit_Garden.jpg
Puis retour au musée, entrée 4 euros pour visiter 2 petites salles où s'étalent quelques grands portraits, quelques reproductions de ceci, des fac-similés de cela, la malle ayant appartenue à l'homme, ses couverts, un atlas ayant appartenu à la famille, les reproductions de deux ou trois photos prises en Afrique, très mauvaises, le visage comme une tache floue. Ma préférence ira au croquis signé Cocteau.
538.jpg
Dans 100 ou 500 ans il pourrait bien y en avoir pour douter qu’il ait jamais existé, le grand homme.


Et puis aujourd'hui, une femme peut aussi rester célibataire. Cela se voyait peu, "jadis". Cela était difficilement réalisable, "jadis". Aujourd'hui c'est possible, alors pourquoi s'en priver?
Je ne sais plus du tout où j'en suis.
Si "mystérieuse" et insaisissable, si instable et indécise.
Je suis capable de conserver un job pendant plus d'un an, bientôt pendant plus de deux. L'année prochaine on me guidera tout de même gentiment vers la porte.
Nos profs nous avaient prévenus, dès le collège, que contrairement à nos parents, nous ne pourrions conserver un emploi toute une vie.
Le couple, le travail, le bâtiment. On ne bâtit plus rien "pour durer". On se préoccupe de modernité, de rupture avec le passé, de look futuriste, verre et béton, ça s'effrite, ça surchauffe vite.
Il faut revenir aux bases, économies d'énergies, harmonie avec l'environnement.
Les anciens ne construisaient pas en zone inondable, on ne se demande plus pourquoi.


Samedi matin, promenade dans le petit Givet.
P1040617.JPG
La Houille
P1040618.JPG
P1040624.JPG

Les anciens étaient plus malins mais leurs villes en bord de fleuve connaissaient tout de même bien des inondations.
P1040654.JPG
Mon père me montre les traces de la dernière mémorable, en 1995. Les murs à moitié dégrisés.
P1040658.JPG
Et là, rue Chanzy, au débouché de la place de la République, des impacts de balles, vestiges de 1914, la pierre de taille mâchouillée, des trous dont certains si profonds qu'on en voit pas le fond.
P1040661.JPG
P1040662.JPG
P1040666.JPG
On imagine son ventre là, tous ces impacts à bonne hauteur, jambe, torse, tête, des français tirent depuis l'autre berge, ils ont fait sauter le pont, ils tentent d'arrêter l'avancée allemande, on voit des corps couchés dans la rue.
Et puis, une guerre plus tard, des bribes d'histoires de résistance, un oncle chef des maquisards. Ah! On peut gonfler le torse ! Enfin, un peu. Car ces hommes, au départ, ne se cachaient dans les bois pas tant pour combattre que pour échapper au travail forcé en Allemagne. Mais bon, résistance, quoi. Le recours au forêt, tout ça.
Maintenant, les allemands sont nos amis. Le fort de Charlemont peut retourner à la friche.
L'armée perd ses bases comme une veille ses dents.
Ici quelqu'un m'explique qu'à côté des soldats américains, les soldats français passent pour des scouts, à camper dans des tentes quand les américains... Merde, engraissent comme des porcs au macdo dans leurs bases suréquipées et là quelqu'un d'autre, Dantec, étale combien la gendarmerie brille de tous ces feux exorbitants à côté de la police rongée aux mites.
Dantec étale bien des choses d'ailleurs. Entamé Villa Vortex dans le TGV Paris-Charleville, à côté d'une large mère et de sa gosse de 3 ans qui enfournaient un sandwich au saucisson. La chaleur en mêlait les effluves grasses à d'autres de jus d'orange ou de déodorant pendant que dans une zone industrielle, un cadavre mutilé se décomposait dans un sac poubelle, sur plusieurs dizaines de pages et de kilomètres défilant à toute allure. Vagues de légères nausées. Je lis très absorbée, l'air de rien, avec la mâchoire comme posée vraiment l'air de rien sur mon poing serré, quand il est, moins qu'un reposoir, d'avantage un paravent tout propre et frais collé à mon nez pour tenter de protéger mes narines délicates de l'assaut écœurant. Et dans le car jusqu'à Givet, une heure et demi de tortillons par tous les petits patelins en bord de Meuse qui tourne et vire vraiment beaucoup sous le soleil, dans la chaleur d'une nouvelle attaque inédite de l'alliance des déodorants de minets et d'eau de toilette de grand-mères, de la radio et du MP3 d'un petit con d'amateur de hip-hop à quelques sièges de moi, avec toujours ce cadavre de fillette qui s'étale de tout le long de ses membres hachés.
Oh, je me change en chochotte. C'est l'âge, sans doute.


Alors les manuels expliquent que le couple se nourrit d'exclusivité et en règle générale, cela semble vrai. Certes. Mais quand certaines voix reprennent en chœur ce refrain aussi vieux, tanné et battu qu'un manteau de ranger de la Terre du Milieu, quand ces voix, donc, reprennent haut ce refrain de l'exclusivité, avec force lyrisme... Hum. Je ne sais pas trop pourquoi, cela m'énerve, cette exclusivité qui, brandie haute et pure sur son piédestal façon Jeanne d'Arc, en vient à prendre des goûts d'autarcie, de nombrilisme. On se consacre avec dévotion à l'autre. Certes, ça a du bon, la fascination : les autres peuvent bien crever, hof, il me restera toujours Toi, ô, joie ! Le couple, du moins à mes yeux, n'est alors pas le feu dans l'âtre d'un foyer chaleureux et accueillant, c'est une flamme qu'on vénère jalousement dans une chambre borgne et close.
Comme la bête moribonde se cache pour mourir...
Enfin ce que j'en dis... Vu ce que j’en sais…


Jeudi, déjeuner au restaurant à Vireux-Molhain, chez Adrienne.
P1040599.JPG
Poulet fermier à l'estragon. A peine besoin d'un couteau, la chair se détache toute seule. Et du gratin dauphinois en très bonne et due forme. La patronne à la retraite travaille toujours un peu.
Entre un grand gaillard barbu aux allures de vieux loups de mers, des mains comme des battoirs, un vieil habitué, il reste au comptoir. L’établissement ne fait plus bar mais accueille toujours tout le monde, même juste pour un demi. Ca discute: et qu'est-ce qu'il fait, ce monsieur bientôt à la retraite, s'enquiert mon père? "Moi? Je tiens un rade!". Il s'était fait émanciper, à 19 ans, pour se mettre à son compte et commencer à travailler dès le lendemain de son mariage. Quarante ans plus tard, le rade, quelque part dans le rethellois, sera bientôt vendu à un auvergnat.
Après le repas, petit tour jusqu'au vestige d'un camp romain fortifié datant du IIIème siècle.
Ils étaient allés bien loin, ces romains, avant l'effondrement.
Pas jusqu'à la Lune, mais tout juste.


Le mercredi après-midi, peu après mon arrivée, nous allons voir l'une de mes tantes, qui travaille non loin de chez mon père. Mon père qui a loué une voiture pour le lendemain, qu'on puisse aller et venir pendant deux jours. Ma tante qui avait offert qu'on emprunte sa voiture, plutôt que de dépenser tous nos sous.
Alors mon père se fait rabrouer par la tante. Moi, je ne dis rien. Je me sens l'air très niaise. Dans ce petit bureau, avec ces deux personnes que je vois si rarement depuis des années, je ne suis que la fille de, la nièce de. Une vraie gosse, environ 8 ans d’âge mental. Des bouts de mon cerveau ne grandiront jamais, j'en ai bien peur.
Puis on va boire un verre dans un bar au bord de la Meuse. Un demi chacun. La Jupiler n'est pas mauvaise du tout. En partant, on salue le patron, il nous sert la main, il écrase à moitié la mienne. "Bah, il a fait du rugby, alors...", m’explique mon père.
Voilà, on rentre diner. Spaghettis sauce tomate. Je suis vannée. Me vient à l'esprit l'idée qu'un jour, peut-être, je prendrai un diner similaire avec mon mari. Et puis à la radio, Classic 21, une radio belge qui ne passe que des vieilles choses, voilà Bruce Springsteen qui débarque avec The river. L'air ou bien l'accent et quelques bribes des paroles mélangés à la sauce tomate me ramènent au premier repas que j'avais pris aux Etats-Unis, en 2001, à mon arrivée à Las Vegas, par un soir de janvier. Il avait plu. L'amie, enfin la correspondante que je rencontrais tout juste pour la première fois et qui allait m’héberger pendant 2 mois m'avait fait des spaghettis sauce tomate, une sauce maison bien généreuse, avec olives et tout et tout. On avait mangé dans des choses qui ressemblaient plus à de grands bols qu'à des assiettes, puis on était parti pour Kanab, Utah, en pleine nuit. J'avais pu regarder la lune se lever au-dessus de la silhouette noire des montagnes du Nevada. Le chauffage de la voiture me brulait les pieds, on avait peur que j'ai froid. Puis il s'était mis à pleuvoir. On s'était arrêté dans un motel à Saint-Georges, les essuie-glaces de la voiture ne marchaient plus. Mon amie ne m'avait avoué que plus tard qu'elle n'y voyait quasiment rien, la nuit. Le lendemain, arrivées chez elle à Kanab, tout au bout de Navajo Drive, on était descendu se promener jusqu'à l'Arbre Mère, comme l'appelait les Natifs du coin, m'avait-elle expliqué, dans le canyon que surplombait son mobil home, sur un bout de terrain qui lui appartenait. Je l'avais sagement suivie tout du long à travers les broussailles, les herbes à lapin, la sauge, les arbres, les arbustes, les sables légèrement mouvants laissés par la rivière parfois envahissante, jusqu'au vieux pin moribond. Là, au pied de l'arbre, j'avais trouvé un cristal de sélénite. Il n'était pas sur l'arbre, alors j'étais autorisée à le prendre: "a gift from the mother tree". Un losange translucide quasi parfait. Il est toujours posé sur ma stéréo, chez ma mère.
Ca m'a fait penser à tout ça, The river.


Je me connais, je pourrais en rajouter des tonnes, faire un roman de la pièce où je me trouve.
Le jeudi, lendemain de mon arrivée, visite à l'un des oncles, une autre tante. On en vient à parler des nouveaux passeports biométriques. Les photographes deviennent fous. Si un bébé a la bouche un tant soit peu ouverte sur la photo d'identité, il faut la refaire. Pour les adultes, il faut avoir les cheveux en arrière, ne pas sourire, ne pas être maquillé ni bronzé. Bien sûr, on ne loupe pas une remarque du type "Et alors, et les femmes voilées? Avec la burqa, elles font comment?".
Ah, on y pense tant à ce voile.
"Jadis" aussi, l'immigré rêvait de devenir français mais les pères de famille interdisaient à leurs enfants de parler leur langue d'origine dans la rue, parfois même à la maison. Du moins, c’est ce que j’ai dû lire ou entendre quelque part : qu’il fallait devenir français à la sueur de son front, gagner sa nationalité française en se coulant dans le moule français. Maintenant, non. On peut s'en passer, toucher les allocs et l’aide au logement alors qu’on sait à peine dire « Bonjour », alors pourquoi se fatiguer? Tout le monde ne veut plus qu'une chose: profiter, toujours plus de tout ce que la société moderne peut offrir, toujours plus de droits, d'avantages sociaux, de loisirs, de congés payés, toujours plus de primes, d'aide, de frigos de plus en plus grands, etcetera, blablabla. Nous sommes tous égaux, c'est bien vrai. Les immigrés sont comme nous : des veaux arrogants et gourmands, voilà.
A la radio, un jeu dont l'un des prix est une télé à écran géant. Une femme appelle. Bon, oui, elle en a déjà une mais elle adorerait en avoir une deuxième. C'est possible alors pourquoi pas?


Alors que l'ascétisme, je vous le dis, c'est vraiment bien. C'est un mode de vie très économique. On s'efforce de ne pas trop manger, à force l'estomac devient plus petit donc on mange moins sans même plus avoir à y penser, on boit peu alors on tient mal l'alcool : ça aide à se limiter encore d'avantage, les gens qui nous invitent au resto sont contents qu'on leur coûte si peu cher, on est capable de se laver à l'eau froide et même de se passer de douche pendant plusieurs jours, ça fait faire des économies d'énergie, l'abstinence permet de se simplifier vachement la vie : on fait encore plus d'économies, en émotions et en nerfs autant qu'en essence, à ne pas courir partout après les "aventures", on peut passer d'avantage de temps à lire, c'est magnifique.
Oui, parce que, en fait, bon, voilà, la solitude, par le célibat, cela fait plus de 6 mois que je l'ai retrouvée et, bon, il y a bien un peu de frustration, bon, oui, mais en fait, d’une façon ou d’une autre, de la frustration il y en a tout le temps, et la solitude, tout bien pesé, j'adore ça. Tout le monde a l'habitude de toujours s'apitoyer sur les gens seuls quand, moi, depuis que je suis toute môme, c'est toujours ce que j'ai préféré, rester toute seule dans mon coin. Ce serait complètement hypocrite de me lamenter éternellement sur l'air du "Ah! Que je souffre! Que je suis seule! Ô malheur! Personne ne veut de moi, ah! Ouille! Ô sinistre destin! Mais que je souffre donc! Ô monde cruel!".
En fait, je ricane, toute seule dans mon coin, ravie.

Givet, samedi matin, suite :
P1040626.JPG
P1040627.JPG
P1040629.JPG
P1040632.JPG
P1040634.JPG
On ne comprend pas toujours tout
P1040635.JPG
P1040640.JPG
P1040641.JPG
Fabrique de sopalin, fermée
P1040643.JPG
"C'était presque la guerre, ils ont déversé des collorants dans la Houille..."
P1040645.JPG
P1040647.JPG
"Ce n'est qu'un début"
P1040648.JPG
P1040651.JPG
"La porte du charbon", ancienne porte de la ville
P1040655.JPG
P1040657.JPG
Un énième bistrot à l'abandon
P1040670.JPG
1 - Fenêtre
P1040671.JPG
2 - Porte
P1040672.JPG
3 - Grille, "Passez en mode positif!"
P1040673.JPG
P1040675.JPG
P1040677.JPG
P1040680.JPG
Plein de jolies maisons à vendre
P1040681.JPG
On ne fait pas d'omelettes sans...
P1040686.JPG
Il faut cultiver son jardin