03.10.2009

Atlante

La pierre lisse de la rambarde du perron, une vieille pierre taillée au XIXème, fraîche dans le crépuscule, légèrement moite dans la brume, glisse sous mes doigts. Le ciel a fini de rosir, il sombre dans le bleu à présent, un bleu profond, assourdissant. Une étoile apparaît, bientôt une seconde. Le parc est silencieux, la brume s'insinue à travers les arbres, dégouline des branches et part ramper sur la pelouse.
Ma main s'attarde sur la pierre, indolente.
Mon esprit s'embrume avec le parc, comme en résonance, s'habille avec lui de nappes laiteuses et humides qui étouffent les derniers sons de la campagne alentours.
La maison vide derrière moi, noire, silencieuse, toute entière absence, attend que je me retire en elle.
Mais je m'attarde sur le perron. J'entends un bruit de gravier qui crisse sous des pas. Je tourne la tête, ne vois qu'un vieux souvenir, une visite vieille de quelques siècles, au moins, vraiment rien.
Cette pierre retient mes doigts. Ils deviennent lourds comme des galets de rivières, ronds comme des perles posées sur un velours.
Ils deviennent tout ce que j'ai. Je ne suis plus que ce contact infime entre chair et pierre, l'instant de contact, éternisée. La douceur de la pierre, la douceur de la peau. Un instant volé, l'oiseau, si léger, sur la branche, à peine posé. Je vais m'envoler, rebondir jusqu'aux étoiles d'avoir heurté de plein fouet ce mur du contact.
Mes doigts se sont posés, ils effleurent à peine la pierre à vrai dire et – parfaitement immobiles, c'est pourtant comme si leur mouvement, cet effleurement se répétait encore et encore. Je ne cesse de poser mes doigts sur cette pierre et pourtant ils sont bien immobiles, posés là, aussi immobiles que cette pierre, en résonance... Cette pierre qui n'a pas bougé depuis quelques deux cents ans.


Cuisine d'une école maternelle, près d'Annecy, 10h, 2 octobre 2009.


16.06.2009

La maison du piton

La maison est vaste mais austère. La lumière y entre à flots. Le silence y coule à travers les pièces sur les tapis comme un petit ruisseau feutré et très sûr de lui. Le matin il faut être au salon pour goûter au lever du soleil. Le soir, du balcon de la grande salle, on contemple les ricochets dorés sur la petite anse en contrebas. De partout on entend le fracas des vagues ou leur doux clapotis et le cri des macareux. Ils sont venus pondre, bientôt ils s'en iront loin, nul ne sait où.
Il n'y a guère de fleurs. Je n'y pense pas alors il n'y en a pas, c'est fort logique. En faire pousser réclamerait le lourd enchainement d'une logistique fort couteuse. Faire venir le bateau tous les deux mois donne déjà bien de la peine. On ne peut le charger de trop de bardas car après il faut tout monter soi-même au sommet du piton, par ce petit sentier escarpé et tortueux. Il fait meilleur voyager léger. Ainsi, je n'ai jamais amené jusqu'ici que quelques rosiers blancs qui survivent au climat et aux vents, tant bien que mal. Ils deviennent comme des bêtes revêches. Leur écorce s'épaissit, leurs épines poussent plus dures et plus dru. Ils sont magnifiques. Ils ont quelque chose de malingre et de fier, poussifs, ils fleurissent à grand peine, petitement mais pimpants.
Ne me demandez pas comment tout fut meublé. Cela vient des anciens propriétaires qui avaient les moyens. Ils louèrent sans doute les services de quelques marins pour porter les meubles, les tapis, la vaisselle. Quant à la construction de la demeure, elle mobilisa tout ce que pouvait soulever la nécessité d'un phare à cet endroit: beaucoup d'ingénierie, de muscle, de dévotion, en somme une abnégation aigüe et tranchante qui ne souffre aucun mollissement, supporte tous les retards imposés par la grande mer, regarde les hommes tomber et, placidement, les remplace.
Ici, je suis la fourmi qui loge au creux d'une fissure de la muraille du château. Je m'y sens fort modeste tout autant que fière et tranquille de m'être trouvée une si bonne place. L'éternelle héritière adoptive, gardienne présomptueuse et oisive, à la vie monastique, ermitière même, peu touchée, peu affamée. J'y convoque la compagnie de mon choix, sauf pour ce qui est de cet ami, que je ne veux plus, qui entre là sans que je comprenne comment.
C'est que je vous raconte la citadelle de mon crâne, mon idéale rêverie, ma retraite fantasmée. Je vous en envoie une carte postale bariolée, lourde de timbres et toute raturée de cachets postaux à l'encre rouge, d'une contrée obscure et mystérieuse dont personne n'a jamais entendu parler.
Cliché d'un esprit exilé, souffreteux et vaguement hypocondriaque, malade d'un manque d'air comme un enfant trop couvé, nauséeux d'un mal du pays indéfinissable. Radiographie sur le vif, aperçu à la dérobée d'une insaisissable petite bête mutante et mouvante, en mutation constante, à la forme floue, aux bords impressionnistes, au cœur naïf et aux crocs de bête furieuse.
Elle loge là, la voilà, dans cette demeure précieuse et ancienne, île au large de l'île, tout juste encore en vue d'une terre, exile, refuge, excentrée, presque exsangue d'être encore debout, résistante à tous les assauts, altière, oublieuse du cours de l'histoire et des maux des hommes, loin, là-bas.
C'est un au-delà aux fondations géologiques, l'incarnation d'un soubresaut tellurique, gigantesque et ancien comme un monstre du passé qui tendrait à travers temps, à bout de bras, l'un de ses yeux jusqu'ici, maintenant, vers vous.
Alors en cette demeure, on comprendra qu'il se passe beaucoup de choses, autant que fort peu et à peu près tout ce qui me chante avec maintes restrictions protectionnistes.
Il n'y a vraiment que cet infiltré qui me cause soucis.
Il est là, toujours, à me regarder de son air de chien battu lorsque je reviens de quelque promenade. J'ouvre la porte, je ne songe qu'à mon refuge, ouvrir la porte, entrer me réchauffer, goûter à un peu de silence et d'extrapolation, cette douce lumière du troisième pôle, et le voilà, encore incrusté, assis sur la première des trois petites marches qui font suite à la grande porte du salon.

Il se retourne au bruit que fait la porte, il me regarde entrer, il sourit faiblement, soulagé de me voir arriver.
Il est probable que ce soit moi qui l'ai laissé entrer, au début, seulement je ne m'en souviens pas alors cela me froisse, qu'il continue d'y être alors que j'ai oublié le pourquoi de sa venue.
Lui trouve tout cela normal.
"C'est toi qui m'a fait venir!", peut-il faire en souriant un peu plus, indulgent.
Et moi, je doute. Et je ne m'aime pas de douter.
Nous allumons un feu, nous nous réchauffons ensemble, les flammes crépitent, nous parlons.
Tout cela est fort laborieux.
Plus tard nous nous retrouverons peut-être ensemble, je vieillirai à ses côtés, mais bien plus tard seulement, d'ici vingt ans peut-être, après que j'aurai eu une vie, quand il aura la sienne.
Pour l'heure, jusqu'ici, il n'a été question que d'hébergement, de prêt et d'échange de parquets.